ILE MAURICE: LE BAISER DE LA MURÈNE…

Share

Depuis la Rome antique, la murène exerce un étrange pouvoir de fascination sur l’homme. A cette époque déjà les riches patriciens les élevaient comme  animaux de compagnie dans d’immenses bassins, et la légende prétend qu’elles étaient parfois nourries par les esclaves condamnés qu’on leur jetait encore vivants. Ajoutez à cela une forme qui ressemble fort à un serpent, une tête plutôt patibulaire, dotée de petits yeux en tête d’épingle et d’une bouche démesurément béante, garnie de nombreuses dents acérées, il n’en fallait pas plus pour que leur réputation de monstre soit solidement établie…

La murène de java dans son antre
La murène de Java et ses nombreuses dents acérées

Parmi les nombreuses espèces recensées, la murène de Java (Gymnothorax javanicus) figure parmi les plus grandes en pouvant parfois mesurer 3 mètres de longueur. De couleur brune tachetée de noir, on la rencontre a peu près partout du Pacifique à l’Océan Indien, et donc dans les parages de l’Ile Maurice.

Danse avec les murènes

Depuis la diffusion dans Thalassa du reportage Danse avec les murènes, je restais fasciné par cette étrange complicité entre un plongeur et un animal considéré à juste titre comme féroce et dangereux. Il fallait que j’aille voir ça de plus près…

Me voilà donc en ce jour du 13 novembre 2014 prêt à me mettre à l’eau au dessus du site de Peter Holt’s rock, à une quinzaine de minutes de bateau du rivage de Trou-aux-biches, sur la côte ouest de l’ile Maurice.
Après un rapide saut droit à l’arrière du bateau, nous descendons rapidement vers les 20 mètres de profondeur. Le site se compose d’énormes blocs de granite entre lesquels nous nous glissons. Ici réside une faune riche et abondante de langoustes, balistes, poissons anges, poissons perroquets etc., mais ce n’est pas pour eux que je suis là aujourd’hui.

Baliste titan
Le « redoutable » baliste titan

Marc, notre guide de palanquée, commence à émettre d’étranges sons avec sa glotte. Presque aussitôt un gros baliste titan nous rejoint, et ne nous quittera plus de toute la plongée, nous suivant partout comme un docile animal de compagnie. Dire que j’avais entendu les pires choses sur l’agressivité de ces animaux…
Au bout de quelques minutes, surgissant du bleu, une forme ondulante s’approche de nous à toute allure. Même en sachant de quoi il retourne, l’effet est plus que saisissant!

La murène surgit du bleu et se précipite sur Marc...
La murène surgit du bleu et se précipite sur Marc…

La murène, longue de deux mètres environ, se précipite droit sur Marc, et commence à s’enrouler autour de lui. Elle n’en finit pas de lui tourner autour, se frottant comme une chatte câline, pendant qu’il la caresse. Pour un peu on s’attendrait presque à l’entendre ronronner de plaisir…

 

Murène ou chatte câline ?
Murène ou chatte câline ?

Leur java langoureuse dure de nombreuses minutes avant que Marc ne nous fasse signe d’approcher pour que nous la caressions à notre tour. A ce stade du récit, je vois déjà les puristes commencer à s’agiter et à vociférer derrière leur écran: « Toucher un animal en plongée ? Sacrilège ultime! ». Et ils ont parfaitement raison ! je ne suis d’ailleurs pas le dernier à vociférer avec eux… mais comment résister à un animal qui semble y prendre tant de plaisir ? Que celui qui n’a jamais craqué sur un chaton se frottant contre sa jambe pour obtenir des caresses me jette la première pierre…

Le baiser de la murène
Le baiser de la murène

Étrangement la peau est lisse, très douce, là où l’on se serait attendu à rencontrer des écailles comme sur n’importe quel poisson. Nullement impressionnée par la taille de notre palanquée, la murène se prête au jeu un long moment, avant de décider qu’il est temps pour elle de regagner son antre. Nous la raccompagnons jusque chez elle pour d’ultimes photos, puis nous reprenons le chemin de la surface.

Que penser de cette expérience ?

Tout d’abord, précisons que cet exemple demeure exceptionnel, et qu’il n’est bien entendu pas à suivre. La murène reste un animal sauvage et dangereux, dont il faut se méfier partout dans le monde, y compris à l’ile Maurice, alors n’allez pas tendre la main à la première murène venue… En tous les cas si vous tenez à votre main…
Quant à moi, même avec le recul, je n’arrive toujours pas à expliquer l’incroyable relation qui unit cette murène et ce plongeur, puisqu’il n’y a manifestement pas eu de feeding… J’ai eu le sentiment que la motivation de la murène n’était pas l’intérêt, ce qui aurait été le cas d’une récompense en nourriture par exemple, mais bien le pur plaisir. Se pourrait-il que cette murène à la peau délicate recherche simplement le contact de la main humaine, comme le chat qui se frotte pour obtenir des caresses?
La murène de Java étant un animal sédentaire et doté d’une grande longévité (jusqu’à 25 ans), est-ce par la force de l’habitude, avec la répétition quasi quotidienne des plongées, et donc des interactions, qu’ils ont finit par s’apprivoiser mutuellement en apprenant peu à peu à se faire confiance ?
J’aurais tellement aimé assister à leur toute première rencontre, celle où la curiosité a fini par l’emporter et à lever la barrière des préjugés, le jour où l’un comme l’autre ont découvert que le prétendu monstre en face d’eux (avec nos étranges bulles, nous devons lui paraître au moins aussi effrayant qu’elle ne l’est pour nous) n’en est peut-être pas un…
Quoi qu’il en soit cette improbable rencontre avec un prétendu monstre féroce et sanguinaire demeurera pour moi un moment de plongée inoubliable, et surtout une belle leçon contre les idées préconçues…

 

Articles dans cette catégorie

Share
Gilles Auroux
Plongeur insatiable, infatigable voyageur, et photographe passionné, j'ai entrepris ce blog pour partager mes plongées.

Ma plus belle plongée ? J'espère bien la prochaine...

Et si vous laissiez un commentaire ? (votre adresse mail ne sera pas publiée)