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THAÏLANDE : LA QUÊTE DU MANTA QUEEN

Le requin baleine c’est un peu ma Baleine Blanche: une sorte de quête pas très loin de virer à l’obsession, un peu comme celle d’Achab pour Moby Dick, m’entrainant à sa poursuite aux quatre coins du globe, mais semblant me fuir sans cesse. Bien sûr je les ai déjà croisés aux détours de mes périples, en snorkeling près de Holbox, où ils se rassemblent par centaines pendant l’été, ou bien encore tournant inlassablement en rond dans leur gigantesque bassin de l’aquarium d’Okinawa, et même une fois en plongée sous-marine à Oslob, ce village Philippin reconverti dans un écotourisme mettant en scène des requins baleines quasi apprivoisés, venant s’approvisionner en nourriture au bordage de bankas manœuvrées par d’anciens pêcheurs, mais jamais encore je n’ai connu la magie de la rencontre fortuite avec des animaux vraiment sauvages, évoluant librement dans leur milieu naturel…

voyage plongée au Japon: requin-baleine dans l'aquarium de Churaumi à Okinawa

Requin-baleine dans l’aquarium de Churaumi

Satané Facebook !

Les premiers posts, rédigés par des amis divemasters, avaient commencé à faire leur apparition sur Facebook aux environs de mi-février : « Requin baleine à Richelieu !». Ils s’étaient ensuite succédé pendant tout l’hiver sur un rythme plutôt soutenu, jusqu’à ce que l’excitation des premières rencontres de la saison laisse finalement place à la banalité « Ah, au fait… Encore deux requins baleines à Richelieu cette semaine ». Chaque nouveau post faisait bien évidemment monter un peu plus la pression, jusqu’à ce que, n’y tenant plus, je finisse par craquer. Après quelques recherches sur Internet, j’étais rapidement inscrit sur l’une des toutes dernières croisières de la saison en mer d’Andaman, et c’est ainsi que quelques semaines plus tard je posais mon sac sur le pont du Manta Queen II…

En compagnie d’une petite vingtaine d’autres plongeurs de toutes les nationalités, nous avions appareillé de Khao Lak en fin d’après-midi, nimbés de la lumière orangée d’un crépuscule somptueux dont ces latitudes ont le secret, vite troublé par le vacarme assourdissant de la traditionnelle pétarade qui accompagne ici tous les départs en mer, histoire de chasser les esprits qui auraient eu la mauvaise idée de vouloir jouer les passagers clandestins…

Mettant le cap plein Ouest, le Manta Queen avait ensuite navigué de nuit pour tranquillement couvrir la trentaine de miles nous séparant de Koh Bon, la première escale de cette mini croisière de trois jours en mer d’Andaman.

Les bimbos botoxées de Koh Bon

Amarrés à quelques encablures du rivage, dans la baie située au Sud de cette île en forme de croissant, nous ouvrons les yeux au petit matin sur un paysage idyllique, où de hautes falaises de granit noir, recouvertes d’une végétation dense et luxuriante, se jettent en pente abrupte dans les eaux bleues de la mer d ’Andaman. Au fond de la baie, juste au-dessus du niveau des flots, une large ouverture naturelle traverse la paroi de part en part, permettant de voir à travers l’ile comme au travers d’un improbable judas que la Nature aurait malicieusement placé ici. A la cadence du ressac, la mer vient s’y engouffrer par paquets entiers, pour rejaillir de l’autre côté de l’ile et retomber en formant une cascade au rythme discontinu…

A l’issue d’une première plongée de réadaptation dans la baie, un jardin de coraux durs à faible profondeur absolument parfait pour cet exercice mais où la faune reste assez peu présente, nous attaquons enfin les choses sérieuses avec Koh Bon Ridge, cette sorte de crête qui court d’un bout à l’autre sur tout le dessus de l’ile, et la prolonge jusqu’à près d’une quarantaine de mètres sous la surface au niveau de sa pointe occidentale.

Les premiers mètres d’immersion nous offrent déjà un spectacle grandiose, celui de la cascade vue du dessous, et qui, en contre-jour dans un soleil presque zénithal, dessine d’impressionnantes volutes où le bleu se fonce jusqu’à devenir quasiment noir sous la force des vagues, avant de se calmer d’un coup pour reprendre sa forme d’écume à la blancheur étincelante.

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Cascade sous-marine à Koh Bon

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Cascade sous-marine à Koh Bon

Délaissant ce tableau où la Nature fait toute la démonstration de sa puissance, nous gagnons les profondeurs, longeant l’arête de Koh Bon dont les parois minérales se couvrent par endroits d’alcyonnaires pourpres et de gorgones oranges. Ici les gaterins règnent en maitres, tantôt solitaires, tantôt en petits groupes, promenant dans le paysage leurs grosses lèvres lippues qui leur donnent un peu l’air de bimbos botoxées, et qui leur vaut de la part des anglos-saxons le surnom de « sweetlips ».

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Gaterin oriental (Plectorhinchus vittatus) à Koh Bon

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Gaterin oriental (Plectorhinchus vittatus) à Koh Bon

Franchir l’arête contre le courant nécessite de forcer un peu sur les palmes, mais sitôt de l’autre côté nous retrouvons vite l’abri de la roche, poursuivant notre progression le long de la crête pour regagner des eaux moins profondes, où les balistes titans n’hésitent pas à montrer les dents pour chasser les plongeurs imprudents qui s’aventureraient trop près de leur nid. Méfiance avec eux puisqu’ils peuvent se montrer teigneux comme des pitbulls, et qu’ils sont tout à fait capables de repartir avec un bout de palme ou d’oreille….

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Baliste titan (Balistoides viridescens) à Koh Bon

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Baliste titan (Balistoides viridescens) à Koh Bon

Partie de chasse à Koh Tachai

Une fois les palanquées de retour à bord, le Manta Queen reprend la mer, direction Koh Tachai, quelques 15 miles plus au Nord. Si l’ile est désormais fermée au public, et ce depuis 2016, afin de préserver son fragile écosystème du tourisme de masse, on peut toujours plonger dans les eaux qui l’entourent, et notamment au Sud, sur la colline sous-marine en forme de dôme qui prend appui vers quarante mètres de profondeur avant de venir culminer à douze mètres sous la surface. Nous y faisons deux plongées, en début d’après-midi et au crépuscule, ayant chaque fois la sensation d’évoluer dans un aquarium tant la densité de poissons y est importante. Bien sûr ce foisonnement de vie attire comme un aimant tous les prédateurs des environs, et nous assistons à d’innombrables scènes de chasse, principalement dirigées par les carangues à grosse tête (Caranx ignobilis), parmi lesquelles viennent parfois se mêler les poissons empereurs (Lethrinus nebulosus), formant de petits groupes tournant à toute allure autour du rocher. Les carangues bleues (Caranx melampygus) se montrent tout aussi actives, mais semblent préférer la chasse en petit comité, souvent par paires.

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Carangue bleue (Caranx melampygus) à Koh Tachai

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Carangue bleue (Caranx melampygus) à Koh Tachai

Koh Tachai se révèle définitivement un formidable terrain de chasse où proies et prédateurs abondent, rejouant en permanence la grande scène de la vie et de la mort, mais il s’agit aussi d’un lieu de collaboration entre les espèces marines, et les stations de nettoyages y abondent, nous offrant le spectacle toujours fascinant de ces petits labres n’hésitant pas à entrer sans peur dans la bouche de poissons bien plus gros qu’eux comme les poissons chauve-souris (platax teira) voire même des mérous marbrés (Epinephelus fuscoguttatus) de près d’un mètre de long que l’on trouve ici…

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Poisson chauve-souris (Platax teira) en plein nettoyage à Koh Tachai

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Poisson chauve-souris (Platax teira) en plein nettoyage à Koh Tachai

Mythique Richelieu Rock

Après une nouvelle nuit de navigation, nous nous étions réveillés au milieu de nulle part.
Dans ce matin pâle, la mer d’Andaman restait désespérément vide, sans la moindre terre à l’horizon, rien ne laissant présager la présence sous notre coque du mythique rocher, sauf peut-être une légère ride formée par la cassure de la houle sur un minuscule affleurement…

Petite montagne sous-marine en forme de fer à cheval, Richelieu Rock repose sur une plaine sableuse à trente mètres de profondeur, pour s’élever jusqu’au niveau de la surface, et même la dépasser de quelques centimètres à marée haute, mais reste la plupart du temps invisible.

Surtout aucun autre bateau n’est présent dans les parages, ce qui signifie que nous allons avoir le site en totale exclusivité, conséquence de cette croisière tardive alors que bon nombre d’opérateurs ont déjà cessé leur activité, et rare privilège à Richelieu Rock quand on connait le nombre impressionnant de plongeurs qui fréquentent quotidiennement le site en haute saison…

Avec un sentiment mêlé de stress et d’excitation, je m’élance de la plateforme, appareil photo au poing. Sous l’eau je retrouve Richelieu Rock tel que je l’ai connu il y a quelques années, revêtu du même somptueux manteau de pourpre que forment les alcyonnaires qui colonisent ses parois, et toujours avec cette densité extraordinaire de vie. Nous parcourons l’extérieur du fer à cheval, mais je ne prête absolument aucune attention au rocher et aux minuscules créatures qu’il abrite. Équipé grand-angle, je scrute le bleu où j’espère bien voir s’approcher la massive silhouette du plus grand poisson de l’océan… Mais après quarante-cinq minutes d’immersion, je dois bien me rendre à l’évidence : ce ne sera pas encore pour cette fois. Je me console tant bien que mal avec le magnifique spectacle d’un banc de vivaneaux jaunes formant un long ruban vivant qui semble aller se perdre à l’infini, interminable serpent sans queue ni tête, formé de milliers d’écailles vivantes luisant sous le soleil, mais le cœur n’y est pas vraiment…

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Banc de vivaneaux dans le soleil à Richelieu Rock

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Banc de vivaneaux dans le soleil à Richelieu Rock

Heureusement nous avons prévu encore deux autres plongées sur Richelieu Rock avant de regagner Koh Tachai pour une plongée de nuit, et tout reste donc encore possible !

Ce bel espoir se retrouve vite douché par une seconde plongée en tous points semblable à la première, sans l’ombre du moindre requin baleine, et c’est un peu désabusé que je m’avance tout équipé sur la plateforme de mise à l’eau pour notre troisième et ultime plongée à Richelieu.
Le capitaine n’a pas encore entamé la manœuvre destinée à nous approcher du rocher qu’un cri retenti depuis le pont supérieur : « whaleshark, whaleshark ! ». Un homme d’équipage vient de repérer la silhouette caractéristique d’un requin baleine, et ce dernier, que nous avons vainement cherché dans les profondeurs, se promène nonchalamment à la surface, le long de notre propre bastingage. Heureux comme des gamins la veille de Noel, nous nous jetons à l’eau dans une pagaille assez indescriptible, et certainement peu digne des adultes que nous sommes, mais fort heureusement sans effaroucher le moins du monde l’animal qui continue à se promener en cerclant autour du bateau. Il s’agit d’un mâle, plutôt jeune si j’en juge par sa petite taille, probablement guère plus de 5 mètres, et la disproportion de sa nageoire caudale. Peu effarouché par le groupe de plongeurs qui l’entourent, certes à distance réglementaire (voir la fiche requin baleine pour les consignes de plongées en présence de cet animal), il restera une bonne vingtaine de minutes avec nous, semblant même prendre plaisir à se baigner dans nos nuages de bulles comme dans un jacuzzi improvisé.

De retour à bord, encore émerveillés par cette rencontre impromptue, nous décidons à l’unanimité de modifier notre programme, et puisque cette étrange plongée en plein bleu n’aura pas duré bien longtemps, ne dépassant jamais les cinq mètres de profondeur, nous écourtons notre intervalle de surface pour replonger dès que possible sur Richelieu Rock dans l’espoir un peu fou d’y retrouver notre nouvel ami.

Nous ne le reverrons pas, bien sûr, mais nous aurons la chance de croiser un autre de ses congénères, cette fois une grosse femelle longue de près d’une dizaine de mètres, et accompagnée d’une véritable escouade de carangues, sans oublier les rémoras, ces éternels passagers clandestins…
Elle effectuera, nageant près du fond, deux petits tours de Richelieu Rock, puis disparaîtra dans le bleu vers une destination connue d’elle seule…

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Requin baleine (Rhyncodon typus) à Richelieu Rock

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Requin baleine (Rhyncodon typus) à Richelieu Rock

Magie de la mer, cette journée pourtant si mal engagée aura finalement tenu toutes ses promesses, et ce soir-là, sur le pont du Manta Queen qui nous ramenait vers Koh Bon, les conversations allaient bon train, avec un seul et même mot sur toutes les lèvres…

Le Boonsung : Une épave un peu barge…

De retour à Koh Bon, nous entamons cette troisième journée avec « Pinacle city», une crête sous-marine dont le sommet principal culmine à 25 mètres de profondeur, et généralement soumis à un courant violent qui n’y autorise que rarement les plongées. Longeant ses impressionnantes parois minérales, nous y croisons les habituels suspects, mais aussi un requin zèbre (Stegostoma fasciatum) posé à 35 mètres de profondeur et qui s’enfuit à notre approche.

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Requin zèbre (Stegostoma fasciatum) à Koh Bon

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Requin zèbre (Stegostoma fasciatum) à Koh Bon

Elle sera suivie d’une seconde plongée sur « Koh Bon Ridge », après quoi le Manta Queen mettra le cap à l’Est, direction le continent.

En début d’après-midi, l’ultime plongée de la croisière nous amène sur l’épave du Boonsung, une barge équipée pour le dragage des fonds sableux à la recherche d’étain. Coulée en 1985 (les mauvaises langues évoquent une histoire de prime d’assurance et les plus gentilles celle d’un robinet de chasse d’eau mal fermé !), l’épave a été frappée de plein fouet par le tsunami de 2004 qui l’a retournée et éparpillée en 4 zones bien distinctes. Si la visibilité laisse à désirer, j’y trouve cependant une atmosphère intéressante en me promenant autour des énormes roues crantées de la machinerie ou en évoluant parmi les restes de structures, colonisées par de farouches mérous prêts à défendre chèrement leur territoire.

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Mérou sur l'épave du Boonsung wreck

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Mérou sur l’épave du Boonsung wreck

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Détail de l'épave du Boonsung wreck

Plongée en Thaïlande (Croisière Manta Queen): Détail de l’épave du Boonsung wreck

Le tsunami ayant fragilisé l’épave, toute pénétration serait trop dangereuse, mais je me console avec la faune qui colonise les lieux, innombrables arothrons dont les juvéniles jouent les vénus de Botticelli en se réfugiant entre les coquilles inhabitées des bivalves, mais aussi murène léopard (Gymnothorax favagineus ) ou pastenagues à points bleus (Taeniura lymma)…

Retour à terre

Le Manta Queen approche désormais de Khao Lak. Bientôt la boucle sera bouclée, et la tristesse pointe le bout de son museau en même temps que je refais l’inventaire de toutes ces belles images désormais gravées dans mon cerveau, et pour certaines, sur la mémoire bien plus fiable de mes cartes SD. Oui ce périple de trois jours touche à sa fin, mais c’est aussi la fin d’une quête, enfin assouvie par la magie d’une rencontre, et quel meilleur théâtre pouvais-je rêver pour cela qu’un Richelieu Rock désert ? Je sens déjà monter en moi le sentiment de vide intérieur qui accompagne tout achèvement, et je m’empresse de le chasser avant qu’il ne s’installe : « La mer est vaste après tout, et on se retrouvera Moby Dick ! Quelle que soit la forme que tu prendras la prochaine fois… »

 

 

Pour plus de détails sur les sites de plongées de cette croisière :

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